ESPACE CRITIQUE

La danse, art premier

Article paru dans Marianne, 01 - 07 juillet 2006

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Ce texte est reproduit avec l’aimable autorisation
de Patrice Bollon et de Marianne..

Du kabuki au hip-hop, des trésors à visionner
à La Cinémathèque de la danse.

D'année en année, la danse gagne du terrain dans les festivals jadis créés, comme Avignon, avant tout pour célébrer le théâtre. La tendance remonte au début des années 1970, lorsque est apparu, avec, notamment, Bob Wilson et Tadeusz Kantor, tout un genre de spectacles d'images et de gestes, décliné, dans les années 1980, en « nouvelle danse française » et, aujourd'hui, en tentatives « plasticiennes », telle celle, fort contestée l'an dernier à Avignon, de Jan Fabre. Ce qui prit, pour se développer, le prétexte de la modernité n'est en fait qu'un légitime retour aux sources - la danse ayant précédé historiquement le théâtre. Bref, s'il existe un an « premier », c'est bien elle...

D'une certaine façon, c'est ce qu'illustre La Cinémathèque de la Danse à Paris, une institution plutôt discrète mais quasi unique au monde, consacrée de façon exclusive à la danse. Sous toutes ses formes. Aussi bien classique que moderne, savante que populaire, liée à la tradition orchestrale occidentale ou à la musique égyptienne, issue du kabuki ou de la samba. Et ce, jusqu'au hip-hop et à la break dance, en passant par les délires télévisuels de Dirk Sanders, le compère d'Averty. Dans ses petits locaux, situés non loin de la Cinémathèque de Bercy, dans le XIIIe arrondissement, il n'est pas rare de voir des réalisateurs visionner, côte à côte, les sublimes pièces de Balanchine pour le New York City Ballet, des bouts de films amateurs de flamenco ou des rushes de tournage inutilisés pour les clips de Michael Jackson.

Quand Igor Eisner, l'inspecteur général de la Danse installé par feu Michel Guy, le secrétaire d'Etat à la Culture de Giscard d'Estaing, proposa en 1982 à Patrick Bensard, un ex-photographe et conseiller artistique du Festival de Châteauvallon, de réfléchir à la création d'une cinémathèque de la danse, ce dernier commença par refuser. Un tour dans les réserves de la Cinémathèque française le fait changer d'avis. Aidé par sa collaboratrice et compagne Mary Meerson, arrivée à Paris dans les années 1920 avec les Ballets russes, Henri Langlois avait en effet déjà rassemblé un solide embryon de collection. Il avait aussi confectionné plusieurs bobines d'extraits de comédies musicales américaines et indiennes, collés à des bouts de films de jazz et de Scopitone, ces ancêtres de nos clips qu'on faisait jouer, dans les années 1960, sur des sortes de juke-box. Bensard aura même la surprise de découvrir sur les montages réalisés par Langlois les tout premiers films sur la danse tournés par Louis Lumière, George Méliès et Thomas Edison !

500 films et 5 000 vidéos
Près de vingt-cinq ans plus tard, sa cinémathèque rassemble quelque 500 films et 5 000 vidéos - un fonds qui s'accroît quotidiennement grâce aux dons des chorégraphes ou de leurs héritiers. Elle a reçu récemment en dépôt des courts-métrages sur les débuts de Béjart, quand il se produisait seul sur les bruitages de Pierre Henry, ainsi que la collection de films de jazz qu'avait rassemblée Jo Milgram, un simple fan, soit près de 60 heures d'images, où l'on voit Billie Holiday grande époque, le Duke Ellington flamboyant des années 1930 ou encore le délirant Cab Calloway. Des trésors qui seront diffusés en septembre 2006, avant un cycle sur les films d'arts martiaux (en février 2007) et après la programmation exceptionnelle, le 10 juillet, de Brigadoon, un des chefs-d'oeuvre de Minnelli avec Cyd Charisse, dans le cadre du festival Paris Cinéma. Bref, indépendante depuis 2005 et toujours dirigée parle même Patrick Bensard, La Cinémathèque de la Danse est devenue, avec le temps, un véritable musée universel vivant : celui du geste.

Patrice Bollon